Lionel Carmant

Député de Taillon

Temps d’écran chez les jeunes : agir tôt pour protéger leur santé

Mon dernier texte sur la santé mentale des jeunes a amené plusieurs questions sur les causes de la hausse des problèmes de santé mentale.

Depuis quelques années, une réalité s’impose de plus en plus clairement : le temps passé devant les écrans a un impact réel sur la santé et le développement des jeunes. Améliorer l’accès aux services en santé mentale est essentiel, mais le but de tout réseau apprenant est d’agir en amont des problématiques, et la prévention demeure notre meilleur levier. Et sur ce plan, la réduction et le meilleur encadrement du temps d’écran font partie des solutions les plus claires.

Ce que nous savons et pourquoi

Les connaissances scientifiques sont désormais claires : une exposition excessive aux écrans chez les jeunes, particulièrement dans la petite enfance, est associée à des effets négatifs sur le développement du langage, la concentration, l’apprentissage, le sommeil et la santé mentale. On observe aussi des liens avec l’anxiété, l’isolement social et une baisse de l’estime de soi. Ces effets varient selon l’âge, le type de contenu et le contexte d’utilisation, mais une chose demeure constante : plus l’enfant est jeune, plus il est vulnérable.

C’est pourquoi le Québec s’est doté, au fil des ans, d’une approche fondée sur la science, qui repose sur des principes simples : limiter fortement les écrans chez les 0-5 ans, favoriser des usages actifs et accompagnés, et soutenir les parents dans l’encadrement du temps d’écran. Les repères sont clairs : zéro écran avant 2 ans, puis un maximum d’une heure par jour entre 2 et 5 ans, sans écrans avant le dodo, pendant les repas ou pour calmer un enfant. Malheureusement, ils sont encore loin d’être intégrés dans nos habitudes de vie.

En 2024, la société québécoise a réaffirmé l’importance de cet enjeu avec la création de la Commission spéciale sur les impacts des écrans et des réseaux sociaux sur la santé et le développement des jeunes, qui a mené l’un des plus vastes exercices de consultation jamais réalisés par l’Assemblée nationale sur un enjeu touchant les jeunes. Ses travaux ont mis en lumière deux priorités claires : mieux encadrer l’usage du cellulaire à l’école et déployer une véritable stratégie nationale de sensibilisation à destination des parents et des jeunes, via des organismes comme le CIEL.

Suite au forum de 2021, le gouvernement par la santé publique avait déployé sa première stratégie québécoise sur l’utilisation des écrans 2022-2025. Le CIEL fait partie des organismes financés par cette initiative. Le CIEL, ou Centre pour l’Intelligence Émotionnelle en Ligne, est un organisme communautaire qui a pour mission d’ouvrir la conversation sur les enjeux du numérique liés au bien-être, particulièrement chez les jeunes (primaire et secondaire), mais aussi avec leurs parents.

Les intervenants veulent sensibiliser aux impacts psychologiques et émotionnels des réseaux sociaux, des écrans et du numérique en général; favoriser une utilisation consciente, réfléchie et équilibrée du numérique plutôt que l’évitement pur et simple; ouvrir des espaces de discussion, de formation et d’éducation pour les jeunes, les parents et les milieux éducatifs.

L’interdiction des cellulaires à l’école : des effets déjà visibles

L’interdiction du cellulaire est effectivement l’une des 56 recommandations du rapport de la Commission spéciale sur les impacts des écrans et des réseaux sociaux sur la santé et le développement des jeunes qui a le plus retenu mon attention. Des politiques publiques allant en ce sens sont mises en place en ce moment même en grand nombre, partout à travers le globe. Le gouvernement du Québec s’est rapidement inscrit dans cette mouvance en interdisant d’abord les téléphones cellulaires dans les classes, puis plus largement dans les écoles.

L’objectif était d’améliorer la concentration et l’apprentissage en réduisant les distractions en classe, de renforcer les interactions sociales entre élèves, de diminuer les risques de cyberdépendance, puis d’encourager une plus grande discipline à l’école.

Et il faut se féliciter de voir que déjà plusieurs rapportent des effets positifs. On a vu des reportages où des enseignants signalent une meilleure attention de leurs élèves, des directions rapportent davantage d’activités sociales en face à face et d’interactions spontanées entre élèves, une augmentation de la participation aux activités récréatives, une meilleure ambiance scolaire (socialisation, concentration) et même, dans certains centres de services scolaires, des signes d’amélioration de la ponctualité et de l’engagement scolaire. Si certains élèves ou groupes montrent une certaine résistance au changement, on peut être fier de cette première initiative.

Et maintenant ? Miser sur l’intervention précoce

Certains pays, comme l’Australie par exemple, ont choisi d’aller plus loin et de légiférer pour limiter l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 14 à 16 ans. L’accès requiert soit un consentement parental ou l’installation d’un algorithme de vérification d’âge. On a cependant rapidement constaté que ces mesures ont leurs limites et sont contournées par les jeunes. La solution la plus efficace pour modifier les comportements à long terme demeure l’intervention précoce, à un âge où l’encadrement parental est encore possible.

Pour réduire les effets négatifs des écrans (notamment des retards dans le développement de la parole et des fonctions cognitives chez les très jeunes enfants, ce qui peut entraîner, plus tard, des difficultés de concentration, de mémoire et d’apprentissage), il faut miser dès maintenant sur l’intervention en bas âge, au moment où le contrôle parental est le plus efficace et où les habitudes de vie se construisent. Les balises sont claires : zéro écran avant 2 ans, sauf pour communiquer avec un proche, puis un maximum d’une heure par jour entre 2 et 5 ans, idéalement en interaction avec un adulte.

Dans cette perspective, il serait pertinent de confier le leadership du volet 0-5 ans à une institution reconnue et crédible, comme Boscoville, pour guider les parents et la société sur la question du temps d’écran. Sa mission serait simple : établir des repères clairs, basés sur la science, adaptés à l’âge des enfants, et les faire connaître largement dans les familles, les services de garde, les écoles et les milieux de vie. Trop souvent, les parents sont laissés seuls face à des messages contradictoires. Il faut une voix de référence, fiable et cohérente. Leur message est sans équivoque : pour changer durablement les comportements et protéger le développement des enfants, il faut agir tôt, en particulier chez les 0-5 ans.

Il faut aussi rappeler une réalité fondamentale : le comportement des parents face aux écrans influence directement celui des enfants. Lorsque les adultes sont eux-mêmes très absorbés par leurs écrans, les interactions parent-enfant diminuent, ce qui peut nuire au développement, notamment du langage. L’exemple le plus parlant à mes yeux est celui du parent qui alimente son bébé en regardant son cellulaire plutôt que d’interagir avec son poupon. Les enfants ont besoin de voir nos expressions faciales, reproduire le mouvement de nos lèvres et être exposés aux diverses tonalités de la voix pour pleinement se développer. La pandémie nous l’a durement rappelé.

Une partie de la solution passe donc par l’information et l’accompagnement des familles. Des initiatives comme celles de Boscoville, notamment leur programme sur l’usage des écrans chez les 0-5 ans, offrent des outils concrets aux parents et aux intervenants.

Comme société, nous avons la responsabilité collective d’aider les familles à instaurer de saines habitudes numériques. Protéger le développement des enfants, ça commence souvent par de petits gestes, posés tôt.

Qu’est-ce que la technoférence ?

J’ai eu la chance d’accueillir Annie Fournier et Cynthia Tanguay de Boscoville pour nous parler de leur projet de prévention des écrans auprès des 0-5 ans Santé numérique 0-5 ans – Boscoville. Boscoville se consacre au bien-être et au développement positif des jeunes en soutenant les intervenants, les organisations et les milieux scolaires, communautaires ou sociaux. Elle met au point des programmes basés sur des pratiques probantes et aide à les intégrer dans différents contextes (écoles, services sociaux, milieux communautaires, etc.).

En plus de nous expliquer les bases du projet qu’elles entament, nos invités m’ont introduit à un nouveau concept, la technoférence. C’est un terme qui désigne les interruptions ou interférences causées par les technologies numériques (téléphones intelligents, tablettes, téléviseurs, ordinateurs) dans les interactions humaines, particulièrement entre parents et enfants.

Le terme vient de la contraction de technologie et interférence. Dans ces situations, le parent consulte son téléphone pendant que l’enfant tente d’interagir, le contact visuel est réduit et les réponses sont plus brèves ou retardées. Ce n’est pas nécessairement volontaire car il s’agit d’habitudes numériques. Cependant, ceci a un impact majeur sur le développement de l’enfant car leur développement repose sur la réciprocité des échanges (regards, sourires, voix), la synchronisation affective et la réponse rapide et sensible de l’adulte. La technoférence entraîne moins d’échanges verbaux, plus de comportements perturbateurs (l’enfant cherche à récupérer l’attention), une diminution de la qualité de l’attachement et peut même avoir un impact potentiel sur le développement du langage.

L’exemple le plus marquant qu’elles nous ont partagé est celui d’un parent qui est sur son téléphone pendant le boire de son enfant. Donc un autre message pour les parents : même quand votre enfant n’est pas en âge de comprendre vos gestes, votre temps d’écran a un impact sur eux. Mais on ne dit pas que les parents utilisent mal la technologie. Il s’agit plutôt d’un enjeu d’équilibre et de présence attentive, surtout dans les moments clés comme les repas, la routine du coucher, les jeux au parc et les conversations importantes.

En conclusion

Les données nous montrent clairement que les lignes conductrices sur l’utilisation des écrans ne sont pas suffisamment connues et encore moins intégrées dans nos habitudes de vie. Il faut donc continuer tous les efforts de sensibilisation auprès des jeunes et de leurs parents. Il faut réaliser, et plusieurs organismes me l’ont dit, que le comportement des parents vis-à-vis des écrans influence celui des enfants. En fait, aux yeux des enfants, l’utilisation problématique des écrans est un phénomène beaucoup plus omniprésent chez les adultes; c’est donc une partie importante de la solution.

Il faut aussi continuer de déployer les recommandations de la Commission. La priorisation sera toujours un sujet de débat, mais pour moi, l’initiative de Boscoville sur les 0-5 ans doit être prioritaire. C’est en modifiant en bas âge les comportements des enfants qu’on arrive à améliorer leurs trajectoires à long terme.

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