Lionel Carmant

Député de Taillon

Agir tôt : un choix de société pour améliorer la réussite scolaire

Le retard de développement chez l’enfant est un enjeu majeur au Québec, avec près de 25 à 30 % des enfants présentant une vulnérabilité à l’entrée scolaire. Pourtant, les interventions les plus efficaces se situent avant même l’entrée à l’école.

Le programme Agir Tôt repose sur une idée simple mais déterminante : intervenir avant l’entrée à l’école, sans attendre un diagnostic, pour transformer la trajectoire de vie des enfants et améliorer durablement la réussite scolaire.

J’ai accueilli Amélie Thibault, cheffe de service en développement de l’enfant au CIUSSS de l’Ouest de l’Ile de Montréal, et Amine Jemaa, orthophoniste au CIUSSS de l’Ouest de l’Ile de Montréal pour nous parler de l’importance de l’intervention précoce et de l’implication parentale dans le processus. Le message est clair, un parent impliqué dans la stimulation de son enfant va jouer un rôle déterminant dans sa capacité de rattraper les retards et d’arriver en maternelle 5 ans prêts à apprendre.

Un point de départ clair : trop d’enfants arrivent à l’école sans être prêts

La principale raison pour laquelle j’ai fait le saut en politique était d’aider M. Legault à réaliser son objectif d’améliorer la réussite scolaire au Québec, et par le fait même notre productivité et notre richesse collective.

Au Québec, une personne sur deux est considérée comme analphabète fonctionnelle, selon des données relayées notamment par 98.5 Montréal (Analphabétisme | Pourquoi un Québécois sur deux est-il analphabète fonctionnel?). 

Et les chiffres ne s’améliorent pas, malgré toute l’aide apportée aux enfants à l’école et le déploiement du réseau des Centres de la Petite Enfance.

Selon les études populationnelles, dont l’Enquête québécoise sur le développement des enfants à la maternelle (EQDEM), environ 25 à 30 % des enfants présentent une vulnérabilité dans au moins un domaine du développement à l’entrée scolaire au Québec.

Cela ne signifie pas qu’ils vont tous développer un trouble, mais certains auront besoin de soutien ciblé. Le point est que l’intervention en milieu scolaire est beaucoup moins efficace que celle réalisée entre 0 et 5 ans.

Concrètement, cela signifie qu’un nombre important d’enfants arrivent à l’école sans avoir les bases nécessaires pour apprendre.

Un changement de culture nécessaire

Mon parcours de clinicien-chercheur suggère clairement que, pour augmenter le nombre d’enfants prêts à apprendre normalement à l’arrivée en maternelle, et surtout pour réduire le nombre d’analphabètes fonctionnels dans la population, il fallait instaurer un changement important de culture.

Ce changement consiste à offrir des services de soutien par des professionnels du développement le plus tôt possible, idéalement avant l’entrée à l’école, et ce, sans qu’un diagnostic définitif ne soit nécessaire.

Certaines sociétés avaient déjà fait le choix de développer ces programmes de stimulation précoce universelle, incluant certains États américains.

Ici, on parle d’un investissement dont les retombées pour la société québécoise se feront sentir dans 10 à 20 ans. M. Legault était prêt à faire un tel choix pour le Québec, et nous lui en serons toujours reconnaissants.

Qu’est-ce qu’un retard de développement?

On appelle un retard de développement la situation d’un enfant qui n’est pas capable de réaliser les activités attendues pour son âge chronologique dans un ou plusieurs domaines du développement.

Les principaux domaines sont :

  • le langage et la communication (ne dit pas « papa » ou « maman », ne comprend pas des consignes simples)
  • la motricité globale et fine (ne marche pas, ne manipule pas la cuillère)
  • la cognition (n’empile pas des blocs)
  • la sphère socio-émotionnelle (n’a pas de contact visuel)
  • les comportements adaptatifs (difficile à consoler, fait des crises)

 

On parle de retard lorsque l’atteinte des étapes est significativement plus tardive que les normes d’âge. On parle de trouble lorsque le retard persiste dans le temps, malgré les interventions.

Le retard peut être spécifique, s’il touche un seul domaine, par exemple le langage, ou global lorsqu’il touche plusieurs domaines chez les enfants de moins de 5 ans.

Après l’âge de 5 à 8 ans, si les difficultés persistent, on peut parler de trouble d’apprentissage ou de déficience intellectuelle, selon le retard et les critères diagnostiques propres à chaque condition.

L’impact du retard de langage

Au Québec, le retard de langage est la condition la plus fréquente nécessitant une consultation, et de loin, avec environ 80 % des problèmes identifiés sur la plateforme Agir Tôt.

Il est particulièrement important de le reconnaître, car les retards de langage sont un prédicteur majeur de difficultés en lecture, de réussite scolaire et de persévérance scolaire.

Le Abecedarian Project est une étude expérimentale majeure menée aux États-Unis, dont les effets ont été suivis jusqu’à l’âge adulte (Preventive education for high-risk children: cognitive consequences of the Carolina Abecedarian Project, PubMed). Les résultats démontrent un QI plus élevé, de meilleurs résultats scolaires, moins de redoublements et moins de recours à l’éducation spécialisée chez les enfants ayant bénéficié d’une intervention précoce.

À long terme, on observe également une plus grande probabilité d’obtenir un diplôme universitaire, une meilleure insertion professionnelle et moins de facteurs de risque métabolique.

Un retard peut entraîner des troubles d’apprentissage, des difficultés de socialisation, des problèmes de comportement, une baisse de l’estime de soi et une augmentation du stress parental. On reconnaît ici plusieurs facteurs associés au décrochage scolaire.

Cependant, un retard de développement n’est pas une fatalité. Plus il est détecté tôt, plus les chances de rattrapage sont élevées.

C’est précisément l’objectif des stratégies de dépistage et d’intervention précoce, comme le programme Agir Tôt. Cela a nécessité un changement important : intervenir sans attendre un diagnostic.

L’intervention précoce est la meilleure façon d’améliorer la réussite scolaire

L’intervention précoce, entre 0 et 5 ans, agit sur les fondations du développement de l’enfant : le langage, les fonctions exécutives, la régulation émotionnelle, les compétences sociales et la santé globale.

De 0 à 5 ans, le cerveau est particulièrement malléable. Les interventions ciblées consolident les capacités liées à la compréhension, à l’attention, à la mémoire et à la gestion des émotions.

Les programmes de soutien parental améliorent les interactions parent-enfant, augmentent la stimulation cognitive à domicile et renforcent la sécurité affective.

En résumé, la stimulation précoce avant 5 ans permet :

  • de consolider les bases cognitives et langagières
  • de développer l’autorégulation
  • de réduire les écarts socioéconomiques
  • de renforcer le soutien parental
  • de prévenir les difficultés secondaires

 

Lors de ma formation au Boston Children’s Hospital, j’ai constaté que le retard de développement donnait un accès universel aux services. Le Massachusetts applique le principe du « droit fondamental à l’intervention précoce ».

Ce principe repose sur le fait que le développement précoce influence toute la trajectoire de vie. Il est reconnu à l’échelle internationale.

Les travaux de James Heckman, prix Nobel d’économie en 2000, s’appuient notamment sur ce que l’on appelle « The Heckman Equation » et montrent que les investissements précoces génèrent les rendements éducatifs les plus élevés, puisqu’ils améliorent les compétences de base qui soutiennent tous les apprentissages ultérieurs.

Les analyses coût-bénéfice démontrent que pour chaque dollar investi, l’État récupère entre 7 et 10 dollars, parfois davantage, notamment grâce à une réduction des besoins en éducation spécialisée, des coûts sociaux et une amélioration des revenus et de la santé.

Ces résultats, issus de données longitudinales solides, confirment que plus l’intervention débute tôt, plus les gains sont importants. Certaines analyses suggèrent également que ces effets pourraient être encore plus favorables chez les garçons.

Ne pas intervenir devient ainsi une inégalité évitable.

Agir tôt au Québec

En 2019, dès le début du programme, j’avais insisté pour que la référence ne soit pas uniquement faite par un médecin et que les interventions soient faites en CLSC ou en milieu de vie. Les enfants peuvent être référés par les équipes médicales, les milieux de garde, les écoles, les organismes communautaires ou les parents.

Au départ, l’âge moyen de référence était de plus de 4 ans, limitant l’efficacité de l’intervention précoce.

En 2022, un dépistage universel a été instauré à 18 mois en CLSC, lors de la vaccination. Cela permet d’identifier plus tôt les enfants à risque et de les orienter rapidement vers les services.

Au cours des 24 premiers mois, le dépistage précoce a entraîné une augmentation significative des listes d’attente. Malgré cela, nous avons réussi à relever le défi en réduisant l’âge moyen de référence vers le programme de plus de 4 ans à 2 ans, comme l’ont notamment rapporté des données diffusées par Radio-Canada.

Qu’est-ce que l’intervention précoce?

L’intervention précoce regroupe des services offerts entre 0 et 5 ans pour soutenir le développement de l’enfant.

Elle inclut notamment :

  • le soutien parental
  • la nutrition
  • la physiothérapie
  • l’éducation spécialisée
  • l’orthophonie
  • l’ergothérapie
  • la psychoéducation

 

Elle vise à stimuler les capacités de l’enfant, à soutenir les parents et à prévenir l’aggravation des difficultés.

L’intervention repose sur une idée centrale : agir tôt, dans une période où le cerveau est particulièrement réceptif.

Elle s’appuie aussi sur l’implication active des parents, qui intègrent les stratégies dans le quotidien.

Un élément clé du programme Agir Tôt est que l’intervention débute sans attendre un diagnostic.

Quels sont les impacts positifs du programme?

À court terme

  • amélioration du langage et de la communication
  • gains cognitifs
  • réduction des retards persistants

À moyen terme

  • meilleure réussite scolaire
  • moins de services spécialisés
  • meilleure santé mentale et estime de soi
  • meilleure intégration sociale

À long terme

  • taux de diplomation plus élevés
  • meilleure insertion professionnelle
  • revenus plus élevés
  • moins de recours aux services sociaux
  • moins de problèmes judiciaires

 

Amener les services dans la communauté

Le programme a permis de déployer les services directement dans les milieux de vie. Les interventions peuvent ainsi être réalisées dans la communauté, tout en conservant leur qualité et leur spécialisation.

Cette approche s’inscrit dans un cadre structuré d’organisation des services, qui précise les niveaux d’intervention, leur intensité et les clientèles visées (Ministère de la Santé et des Services sociaux, Pour une intégration des soins et des services pour les personnes ayant une déficience, 2021, ainsi que le Guide d’application de la hiérarchisation des services en DP-DI-TSA).

Les services sont organisés en pyramide :

  • services universels
  • services ciblés
  • services spécialisés

 

Cela permet :

  • de réduire la surmédicalisation
  • d’améliorer l’accès
  • d’optimiser les ressources

Comment Agir Tôt a modifié les services

Avant

  • services fragmentés
  • accès complexe
  • dépistage variable
  • attente d’un diagnostic
  • services centrés sur les établissements
  • absence d’outils standardisés

Depuis

  • réseau coordonné
  • point d’entrée clair
  • dépistage structuré
  • intervention rapide
  • services intégrés aux milieux de vie
  • outils numériques standardisés

Le rôle des CHU dans le programme Agir Tôt

Anne Lyrette, cheffe de service du programme CIRENE au CHU Sainte-Justine et Annick Rajotte, directrice adjointe au programme DI-TSA-DP au CIUSSS Centre-Sud de Montréal, sont venus nous parler du rôle des CHU dans le programme Agir Tôt et aussi de l’excellente collaboration qu’ils ont su établir en développant une trajectoire commune avec des critères pré-établis pour les références et le suivi des enfants. Ce qui est particulièrement intéressant, c’est que cette trajectoire permet une fluidité dans les deux sens, soit les enfants chez qui un doute persiste après l’intervention et l’évaluation diagnostique dans la communauté mais aussi les enfants avec des troubles sévères suivis au CHU mais qui sont prêts à continuer le suivi en communauté comme les grands prématurés. J’invite tous les CHU à s’inspirer de ce modèle pour établir un partenariat avec les régions qu’ils désservent.

Dans le cadre du programme Agir Tôt, les centres hospitaliers universitaires jouent un rôle stratégique, particulièrement pour les enfants présentant des retards de développement complexes ou nécessitant une expertise spécialisée.

Les CHU impliqués sont le CHU Sainte-Justine, l’Hôpital pour enfants de Montréal, le CHU de Québec–Université Laval et le Centre hospitalier universitaire de Sherbrooke.

Les familles y sont référées lorsque l’évaluation de première ligne, réalisée en CLSC ou par un pédiatre, révèle une situation complexe, notamment lorsqu’un diagnostic différentiel est requis ou lorsque l’enfant présente des conditions comme un trouble du spectre de l’autisme, une déficience intellectuelle ou des troubles neurologiques.

Ils offrent :

  • des évaluations interdisciplinaires spécialisées
  • des diagnostics formels nécessaires à l’accès à certains services
  • un accès à des plateaux techniques avancés
  • un soutien aux équipes régionales
  • des consultations spécialisées en neuropédiatrie, pédopsychiatrie, génétique et réadaptation

 

Ils interviennent lorsque la situation nécessite une expertise avancée.

Ils contribuent également à la recherche, à l’amélioration des pratiques et au développement des outils.

Conclusion

Agir tôt permet de transformer la trajectoire des enfants, mais aussi celle de toute une société.

Les données sont claires : intervenir avant l’entrée à l’école est ce qui a le plus d’impact sur le développement, la réussite scolaire et la participation sociale à long terme. Attendre que les difficultés apparaissent ou s’aggravent rend les interventions plus complexes, plus coûteuses et souvent moins efficaces.

Le programme Agir Tôt repose sur un changement fondamental : intervenir rapidement, sans attendre un diagnostic, et accompagner les enfants et leurs familles dès les premiers signes de vulnérabilité.

Ce choix demande une vision à long terme. Les retombées se mesurent sur 10, 20, parfois 30 ans. Mais elles sont réelles, documentées et majeures, tant pour les individus que pour la société.

Agir tôt, ce n’est pas seulement améliorer des services. C’est faire le choix d’offrir à chaque enfant les conditions nécessaires pour développer pleinement son potentiel.

Pour en savoir plus sur le programme, cliquez ici